Daniëlle De Wilde Gen7 Coaching Transition BAO Elan Vital

Pour un coaching décolonial, relationnel et régénératif


“Les mots ne sont jamais innocents. Chaque fois que nous parlons, nous faisons exister certaines réalités plutôt que d’autres. Le langage n’est pas un simple outil de communication : c’est un acte politique et essentiel.”


Introduction : Paroles, paroles, paroles

“En tant que ‘format-rice! et  super-viseuse! de coachs, ex-proffe de langue et ayant vécu ma jeunesse au Congo post-colonial je suis hyper sensible à certains aspects qui concernent le langage. Et j’adore la position de l’anthropologue. J’ai dévoré Alexandra David-Néel. Du moins ses écrits. Et Jane Goodall!

Lors d’une formation Gérer le stress avec créativité de 3 jours en milieu hospitalier, une cheffe de service, brillante et … épuisée avait déjà bien réfléchi sur ses objectifs de coaching:

“Comment puis-je devenir la meilleure version de moi-même pour mieux gérer mon stress et éviter le burnout?”

Question banale dans le monde du coaching. Question que j’avais moi-même posée des centaines de fois. Et qui est le socle de notre Masterclass ‘Accompagner le burnout’.

Mais ce jour-là, sortant d’un jour de formation sur le Clean Language, j’ai encore plus pris conscience de ce qui est en fait suggéré implicitement.

Les pré-suppositons/croyances enchâssées dans cette seule phrase ont détonné :

  • Qu’elle était responsable de son épuisement
  • Qu’elle devait s’améliorer pour s’adapter à un système toxique
  • Qu’il existait une version optimale d’elle-même à atteindre
  • Que la solution était individuelle plutôt que collective
  • Que son “soi” était une entité séparée du monde qui l’épuisait

Et j’ai réalisé avec effroi qu’en posant mes questions de coaching “classiques”, même “holistiques”, je participais en fait à une violence structurelle invisible.

Par ignorance, par inconscience, par habitude, par format-ion! Pas par malveillance. Mais parce que le langage même du coaching mainstream véhicule des ontologies coloniales, capitalistes et patriarcales.

Cet article (que j’ai voulu bien complet et que vous lirez peut-être en plusieurs morceaux) découle de ma passion innée pour l’étymologie  et l’importance du choix des mots de ma période trentenaire  “PNListe” . Des grilles de lecture qui me sont chères: le métamodèle du langage, les métaprogrammes et le modèle de Bateson et que nous explorons dans le trajet …Explorer. Prise de conscience…  vertigineuse :  les mots que nous utilisons peuvent-ils créer les prisons dont nous “essayons de libérer ” les personnes ? Depuis, j’analyse chaqe mot qui bouge :-). J’espère que cet article de fond vous inspirera autant que faire des recherches sur les différentes approches et visions du monde me font réfléchir.

Daniëlle


PARTIE I : LES MOTS CRÉENT DES MONDES

1.1 L’hypothèse Sapir-Whorf

L’hypothèse Sapir-Whorf propose que la structure d’une langue influence la façon dont ses locuteurs perçoivent et pensent le monde.

Hypothèse débattue, nuancée, parfois caricaturée. Une chose est indéniable : les langues ne sont pas de simples traductions neutres d’une même réalité objective. Elles portent en elles des cosmovisions, des façons d’être-au-monde, sur la nature de la réalité (l’ontologie).

Exemple concret :

“J’ai un corps” , “Mon corps”, “I have a body”

Structure sujet-verbe-objet : JE (sujet souverain) possède (relation de propriété) un corps (objet possédé).

Dans de nombreuses langues autochtones, cette phrase est impossible à formuler.

En lakota (langue des Sioux), on dirait quelque chose comme : “Je suis corps” ou “Corps me constitue”.

Différence radicale :

  • Version occidentale : esprit distinct qui possède un corps-machine
  • Version lakota : être incarné, indissociable de son corps

Ces structures linguistiques ne reflètent pas simplement deux façons de penser. Elles les créent activement.

Un enfant qui grandit en disant “j’ai un corps” développera une relation différente qu’un enfant qui grandit en disant “je suis corps”.

1.2 Le pouvoir performatif du langage

Le philosophe J.L. Austin a montré que certaines phrases ne décrivent pas la réalité : elles la créent.

Quand un.e bourguemestre ou prêtre dit “Je vous déclare mari et femme”, cette personne ne constate pas un état préexistant. Elle fait advenir une nouvelle réalité juridique et sociale.

Dans le coaching, chaque question est performative.

Quand je demande : “Comment peux-tu mieux gérer ton stress ?”

je ne pose pas une question neutre. Je crée une réalité partant de la mienne:

  • Le stress est ton problème individuel
  • Tu dois le gérer (pas le transformer, pas le refuser, pas en comprendre les causes systémiques)
  • La solution réside en toi (pas dans les structures, les systèmes, les organisations)

La personne ne peut plus entendre ma question autrement. Le cadre est posé. Le monde est créé.

1.3 Les ‘pré-suppositions’ : la violence douce des évidences

Chaque phrase porte des présupposés : des informations traitées comme vraies et non questionnables.

Exemples :

“Quand as-tu cessé de procrastiner ?” → Présupposé : tu procrastinais (impossible de répondre sans accepter cette prémisse)

“Comment vas-tu améliorer ta communication ?” → Présupposé : ta communication est défaillante, c’est toi qui dois la changer

“Quelle est la meilleure version de toi-même ?” → Présupposés multiples :

  • Il existe des “versions” de toi (réification-objectivisation)
  • Certaines sont meilleures que d’autres (hiérarchie)
    Tu dois tendre vers l’optimalisation, la performance maximale (injonction)
  • Ta version actuelle est insuffisante (dévalorisation)

Les présupposés sont particulièrement puissants parce qu’ils sont invisibles. On ne les questionne pas, on les absorbe comme des évidences. Nous les appelons les croyances. Et la somme des croyances forme la culture.

C’est là que se niche la violence la plus insidieuse du langage.


PARTIE II : DÉCONSTRUCTION DE TROIS SLOGANS TOXIQUES DU COACHING “NÉOLIBÉRAL”

2.1 “Se changer, changer le monde” : la séquence qui individualise

Analyse linguistique :

Cette devise repose sur une structure séquentielle :

  • D’abord : se changer (soi)
  • Ensuite : changer le monde

Présupposés ontologiques :

a) Séparation soi/monde

Il existe un “soi” d’un côté, un “monde” de l’autre. Deux entités distinctes.

C’est la fracture cartésienne fondatrice de la modernité occidentale : le sujet pensant face au monde-objet. Ego plutôt que Eco.

b) Causalité linéaire

Le changement du monde dépend du changement de soi. L’inverse n’est pas envisagé.

Cela efface la réalité des déterminations structurelles : que les structures sociales façonnent les individus, que le changement peut aussi venir du collectif, que transformation personnelle et transformation collective ne sont pas deux étapes mais un même mouvement.

c) Responsabilité individuelle

Si je dois “me” changer d’abord, je suis responsable de ne pas avoir changé le monde.

Le problème n’est pas dans les structures d’oppression, mais dans mon insuffisance personnelle.

Les peuples premiers ont un autre regard.

Les Anishinaabe (peuples algonquiens d’Amérique du Nord) parlent de ‘Mino-bimaadiziwin’ : “la bonne vie”.

Ce concept ne sépare pas :

  • L’individu du collectif
  • L’humain du non-humain
  • Le personnel du politique
  • L’intérieur de l’extérieur

La santé est l’état d’équilibre du système relationnel entier.

On ne “se” change pas pour “ensuite” changer le monde. Nous guérissons ou plutôt nous nous transformons ensemble, simultanément, parce que nous sommes déjà entrelacés dans la grande toile de l’Uni-vers!

Alternative linguistique :

Au lieu de : “Se changer, changer le monde”

Proposer :

  • “Transformer nos relations”
  • “Guérir ensemble”
  • “Restaurer l’équilibre”
  • “Régénérer le tissu vivant dont nous sommes”

2.2 “Prendre soin de soi, des autres, du vivant” : la tripartition qui sépare

Analyse linguistique :

Cette phrase crée trois catégories distinctes :

  • Soi
  • Les autres (humains)
  • Le vivant (non-humains)

Violence ontologique :

a) L’humain est placé hors du vivant

“Le vivant” devient une troisième catégorie, extérieure à “soi” et aux “autres” (humains).

C’est la reproduction de la dichotomie Nature/Culture qui a fondé l’extractivisme capitaliste et colonial.

Si je suis séparé.e de la Nature, je peux la gérer, l’exploiter, la “protéger” comme une ressource extérieure.

b) Hiérarchie implicite

L’ordre n’est pas neutre : soi, autres, vivant.

C’est une logique de cercles concentriques partant de l’individu :

D’abord mon bien-être
Ensuite celui de mes proches humains
Puis (peut-être, si j’ai le temps, l’énergie) “le vivant”

Cette hiérarchie réinscrit une obligation morale décroissante avec la distance au “soi”.

c) Abstraction homogénéisante

“Le vivant” comme catégorie globale efface les relations spécifiques, incarnées.

Les peuples premiers ne “prennent pas soin du vivant” comme abstraction. Ils entretiennent des relations de réciprocité avec des êtres particuliers :

  • Cette rivière-ci (pas “les rivières”)
  • Cet arbre-là (pas “les arbres”)
  • Ce territoire (pas “la planète”)

Avec des noms, des histoires partagées, des obligations réciproques.

Les  Anishinaabe nous enseignent :

“Nous sommes parents. La forêt est notre sœur.” On ne soigne pas sa sœur comme on gère une ressource.

La relation n’est pas de soin unilatéral (moi humain supérieur prenant soin de la pauvre Nature vulnérable ..ou parfois fâchée qui se venge par des catastrophes ), mais de réciprocité (l’Ayni, principe andin que nous creusons dans le programme Voyager) :

  • La forêt me nourrit → Je nourris la forêt
  • La rivière m’abreuve → Je protège la rivière
  • La terre me porte → Je la régénère

Alternative linguistique :

Au lieu de : “Prendre soin de soi, des autres, du vivant”

Proposer :

  • “Vivre en réciprocité avec tous nos parents”
  • “Restaurer l’équilibre dans le tissu relationnel dont nous sommes”
  • “Honorer nos liens avec les humains, les ancêtres, les montagnes, les rivières, les plantes…”

2.3 “Devenir la meilleure version de soi-même” : la marchandisation de l’être

Analyse linguistique (mot par mot) :

“LA” (article défini)

  • Présuppose qu’il existe UNE version optimale, mesurable, définitive
  • Logique du produit fini

“MEILLEURE” (comparatif)

  • Hiérarchie entre différentes versions de moi
  • Compétition (avec moi-même, avec les autres), recherche de performance effrénée
  • Insatisfaction structurelle (je ne suis jamais assez), perfectionnisme à outrance

“VERSION”

  • Vocabulaire de l’ingénierie logicielle, de la production industrielle
  • L’être humain devient un produit à optimiser
  • Version 1.0, 2.0, 3.0… chaque nouvelle rend l’ancienne obsolète
  • Réification (chosification) de l’humain

“DE SOI-MÊME”

  • Individu atomisé, propriétaire de lui-même
  • “Entrepreneur.e” de sa propre transformation
  • Responsabilité totalement individualisée

Présupposés ontologiques :

a) Croissance infinie

Il y a toujours une version “meilleure” à atteindre. Pas de limite, pas de satiété, pas de repos. Toujours plus.

C’est exactement la logique du capitalisme : croissance infinie, au mépris des limites écologiques et humaines.

b) Trajectoire linéaire ascendante

On ne parle jamais de :

  • Cycles
  • Phases de repos
  • Décomposition nécessaire
  • Régression comme phase naturelle
  • Mort et renaissance

Tout doit toujours monter. Toujours progresser. Toujours s’améliorer. Même quand une personne est malade on lui souhaite de guérir vite! Et “Prends bien soin de toi !” Encore une injonction qui met la pression sur l’individu.

c) Mesurabilité

Si je peux parler de “meilleure version”, c’est que je peux mesurer.

L’être humain devient quantifiable, évaluable, comparable.

C’est la logique du capital humain : compétences, réseau, “développement personnel” deviennent ce qui différencie les gagnant.e.s des perdant.e.s sur le marché.

Dans la cosmovision andine (cfr le trajet VOYAGER qui m’est particulièrement cher), le Buen Vivir (Équateur, Bolivie, Pérou), il n’existe pas de “meilleure version”.

Le temps n’est pas linéaire mais cyclique (Pacha) :

  • Saisons
  • Naissances, morts, renaissances
  • Croissance et repos
  • Expansion et contraction

Aucune phase n’est “meilleure” qu’une autre. Toutes sont nécessaires à l’équilibre. Voir notre masterclasse “Accompagner les transitions”.

Certaines saisons, je suis dans la croissance. D’autres, dans le retrait. D’autres, dans la décomposition nécessaire à la régénération.

Le Sumak Kawsay (Buen Vivir) ne cherche pas l’amélioration. Il cherche l’équilibre.

De plus, dans cette cosmovision, le “soi” n’existe pas séparément de l’ayllu, la tribu (la communauté étendue incluant humains, ancêtres, montagnes, rivières, plantes, animaux…).

Ma “version” dépend de l’état de mes relations.

Je ne peux pas “bien vivre” si :

  • Mon ayllu souffre
  • Mes relations sont en déséquilibre
  • Pachamama (Terre-Mère) est violentée

Alternative linguistique :

Au lieu de : “Devenir la meilleure version de soi-même”

Proposer :

  • “Vivre en équilibre avec ce qui m’entoure”
  • “Honorer le cycle où je me trouve”
  • “Restaurer l’ayni (réciprocité) dans mes relations”
  • “Habiter pleinement ce moment de ma vie”

2.4 “Auto-compassion” : la privatisation de la compassion

Analyse linguistique :

Le préfixe “auto-“ (du grec autos : soi-même) transforme radicalement le concept de compassion.

Compassion (du latin cum-pati : souffrir avec) est fondamentalement relationnelle. C’est la capacité de résonner avec la souffrance d’autrui.

“Auto-compassion” = compassion tournée vers soi, en circuit fermé.

Présupposés ontologiques :

a) Individualisation de la souffrance

La souffrance devient une affaire privée, intérieure, à gérer seul.e.

On efface que la souffrance naît dans et par les relations :

  • Relations de domination
  • Relations brisées
  • Relations toxiques
  • Relations absentes

b) Psychologisation de l’oppression

Lors de la masterclasse sur l’approfondissement du Burnout, ma collègue Catherine enseignante en mindful self compassion et moi revenons sur les aspects énergétiques. Ce qui épuise et énergise. Mais si on adopte une vision plus régénérative et “écocentrée”, en fait une personne en burnout n’a pas besoin de plus d'”auto-compassion”. Elle a surtout besoin que cessent les structures qui l’épuisent.

Lui dire “sois plus compatissante envers toi-même” dans l’environnement qui a causé les symptômes peut être une violence supplémentaire : cela lui fait porter la responsabilité de sa propre guérison, alors que c’est le système qui la détruit. Ce qui ne veut pas dire que connaître et poser ses limites ne soit pas important. C’est d’ailleurs un grans thème dans notre trajet Discoverer ; comment mieux s’écouter, formuler ses besoins, ne pas retombrer dans un narratif  ‘triangle dramatique’.

c) Effacement de la dimension collective

Dans les traditions contemplatives dont ce concept est issu (bouddhisme notamment), la compassion (karuna) n’est jamais “auto”.

Elle émerge de la reconnaissance de l’interdépendance fondamentale de tous les êtres (pratītyasamutpāda).

On ne cultive pas la compassion “pour soi” puis “pour les autres”. On réalise qu‘il n’y a pas de frontière ontologique entre soi et les autres.

La pratique du Tonglen (bouddhisme tibétain) l’illustre :

  • Inspirer la souffrance (la mienne ET celle des autres, indistinctement)
  • Expirer la compassion (vers moi ET vers tous les êtres, simultanément)

Un seul souffle. Une seule circulation. Pas deux mouvements séparés.

Dans la philosophie Ubuntu d’Afrique australe, “Umuntu ngumuntu ngabantu” “Je suis parce que nous sommes”, il n’existe pas de “soi” séparé. La personne se constitue par ses relations.

Le Mitakuyé Oyacin : tout est relié, et je suis reliée à chaque chose, à chaque être.

La compassion ne peut donc pas être “auto” : elle est toujours déjà circulaire, collective, réciproque.

Quand je souffre, c’est le tissu relationnel qui souffre. Quand je guéris, c’est le tissu qui se répare.

La récupération néolibérale :

“Auto-compassion” est devenu un produit :

  • Livres bestsellers
  • Formations certifiantes
  • Applications mobiles
  • Programmes en entreprise (“Compassion at Work”)

Le capitalisme adore l'”auto-” : cela maintient chacun.e dans sa bulle individuelle pendant que les structures restent intactes.

C’est le rêve néolibéral : des travailleurs.ses qui pratiquent l’auto-compassion pour mieux supporter l’insupportable, plutôt que de se solidariser pour transformer ce qui les broie.

Alternative linguistique :

Au lieu de : “Auto-compassion” nous préférons donc parler de :

  • “Compassion relationnelle”
  • “Tendresse collective”
  • “Guérison mutuelle”
  • “Bienveillance réciproque”
  • “Solidarité compatissante”

PARTIE III : LES STRUCTURES LINGUISTIQUES DE L’OPPRESSION

3.1 Comment le langage psychologise ce qui est structurel

Mécanisme :

Le langage du coaching mainstream a tendance à transformer des problèmes systémiques en défauts personnels.

Exemples concrets :

Réalité structurelle vs Traduction néolibérale (psychologisante)

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